(extrait du chapitre12)
...Myriam le conduit à une centaine de mètres plus loin,
devant un parterre de fleurs saisonnières. Elle retire une photo de son
sac :
- Je ne m’en sépare
jamais… Voyez, il commençait à peine à marcher. Nous l’avions emmené chez un
photographe. Nous pensions qu’il valait mieux lui retirer cette orange dont il
ne voulait pas se séparer. Nous avions essayé, en vain… Je crois me souvenir
qu’il n’avait jamais autant pleuré. Finalement, il a gardé cette orange… Voyez
son regard, ne trouvez-vous pas qu’il y a une tristesse et une inquiétude
bouleversantes ?
- Oh que oui, madame…
« Vous voyez ce
bouquet de bougainvilliers, au centre ? Eh bien, c'est là qu'il a enterré son
canari… Il avait planté une petite croix, à côté… Mais depuis le temps, le jardinier a dû
l'enlever… ». Fabrizio lui fait remarquer le caillou marbré posé en cet
endroit. Oui, elle s’en souvient, son fils l'avait placée là en guise de stèle
funéraire… Elle poursuit :« Sa sœur a eu un
poisson rouge qu'ils ont appelé Ulysse. Quant elle l'a trouvé mort dans son
bocal, il a exigé que nous l'accompagnions à l'arrière-port… Là, il l'a mis à
l'eau, nous avons observé une minute de silence et il lui a rendu les honneurs
de la guerre en le saluant. C'était il y a trois ans… Depuis, il n’a plus voulu
d’animal à la maison… Il tient un journal et il y trace la courbe de ses joies
et de ses tristesses… Il se gargarise de maximes, bien trop sérieuses pour son
âge. On peut lire dans sa chambre, au-dessus de son bureau, une citation
d’Albert Camus : La seule chance de
survie au malheur est de tourner au tragique… À son âge ! Son père et
moi, nous en sommes consternés…
- Qu’attendez-vous de
moi ?
- Je me le demande,
finalement… Quelle présomption ! Comment puis-je espérer que vous
détourneriez mon fils de ses utopies ?… Il doit rentrer en octobre dans
une école d’ingénieurs, alors que vous êtes tout ce qu’il voudrait être !
C’est absurde.
- Pas si absurde que
cela… Des enfants comme le vôtre, il y en a des milliers de par le monde, même
si chaque enfant est unique en soi. Peut-être… devriez-vous vous pencher sur
les raisons qui ont fait de lui ce petit être à part… À ne pas en douter, il
est doté d’une sensibilité peu commune… Dans la vie, tout se joue avant cinq
ans. Je n’invente rien, les psychologues le disent…
Et Fabrizio glisse
insensiblement sur la pente de sa propre histoire. Il ne se doute pas un
instant des conséquences de sa maladresse à vouloir faire passer sa confession
pour celle de quelqu’un d’autre, alors qu’il raconte un épisode de son enfance,
donc de celle de Brizi. Malgré la transposition de
quelques détails, le subterfuge, loin de berner Myriam, ne fait que ressurgir
une douleur du passé ; en ce souvenir d'un fils sevré trop tôt de
l'affection de ses parents naturels…
« Oh, monsieur, mais il s'agit là de mon fils !
C'est son histoire, c'est lui qui vous l'a racontée… C'est lui, n'est-ce
pas !… affirme-t-elle en pleurant. Nous l'avions placé dans une famille
d'accueil dans le Sud, pour des raisons de santé. Des gens bien, avec des
enfants, dans une ferme… Comment pouvions-nous imaginer qu’il ne serait pas
heureux, et qu’il ne se serait pas habitué à ses parents adoptifs ? Les
médecins nous avaient assurés qu’un enfant s’intègre facilement dans une
cellule familiale, du moment qu’il est entouré d’affection… Cette famille n’a
pas été à la hauteur, et je ne l’apprends qu’aujourd’hui, de la bouche d’un…
excusez-moi, d’un étranger ! Dieu, ce que nous avons manqué de
discernement !… »
Myriam Conti est effondrée. Fabrizio, non moins
bouleversé, lui offre son bras et ils vont s’asseoir ailleurs, à l’abri des
regards indiscrets. Il tourne la tête, ne pouvant soutenir le regard noyé de
larmes de sa mère. « C’est son histoire, son histoire ! poursuit-elle. Il
vous a tout raconté… Mon mari allait le voir tous les ans. Un hiver, c'est moi
qui suis allée… Il avait six ou sept ans… J'étais enceinte de ma fille Émilie…
J'y suis restée deux semaines… Le dernier soir, il a tenu à ce que je dorme
dans son lit… Il s’est serré contre moi, toute la nuit… Quand il m'a fallu
partir au petit matin, je m'en souviens, il faisait très froid, j'ai voulu
raviver le feu du poêle et la bûche m'est tombée des mains… Mon petit s’est
redressé soudain, comme mû par un ressort, et il a sauté sur mon dos, il s'est
agrippé à mon cou de toutes ses forces, en sanglotant. Il était terrorisé,
comme s'il se noyait, j’étais sa bouée de sauvetage… Je n'ai pas compris, j'ai
été sotte, inhumaine… Comme ai-je pu partir, ce matin-là… alors qu’il
m’appelait : « Maman… maman !… »
Fabrizio se doit
d’endiguer la douleur de Myriam, en larmes et anéantie. Il n’a pas le sentiment
de mentir en improvisant, et en s’efforçant d’être persuasif :
- Non, non !… Il ne
m'a rien raconté de tout ça, je vous le jure… Je vous l’ai dit, partout dans le
monde des milliers d'enfants vivent ce genre d’histoire. La mienne, et celle de
votre fils sont une coïncidence…
- Peut-être me
dites-vous la vérité… Mais je l’ai tout de même abandonné.
- Vous ne pouviez pas
faire autrement, puisqu’il était malade… regardez-le, maintenant, c’est un
jeune homme plein de fougue.
- Il en a sûrement
gardé quelques séquelles, qu’est-ce qu’on en sait ?
- Moi, je peux vous
garantir que c’est trè solide un bonhomme de la
trempe de votre fils.
- Vous allez lui
parler ?
- Ne vous inquiétez
pas, pour cette école. Il ira et ce sera un bon élève.
« Oh, merci,
vous êtes un ange !… » dit-elle, enfin
rassérénée, et en s’épongeant les yeux. Vous, vous avez énormément souffert,
n’est-ce pas ? Excusez-moi, mais je l’ai senti le soir de la première, dès
que vous êtes entré sur la piste, ne me demandez pas pourquoi… Vous êtes un
homme seul… Vous l’avez toujours été… ». Fabrizio ne répond pas, mais convaincu
de pouvoir dissocier son histoire de celle de Brizi,
il évoque comment la nuit, enfant, il s'endormait la tête orientée vers le
Nord, en direction de sa ville natale… Comment il s'inventait des sœurs et des
frères quand, autour de lui, des gamins de son âge se vantaient d'en avoir sous
leur toit… Il mentionne ses châtiments corporels, ses privations, ses
humiliations…
Myriam couvre son visage de ses mains. « Nous ne
savions pas, nous ne savions pas… », balbutie-t-elle,
rattrapée par son chagrin et parce que l'enfance de cet homme se confondait
tellement avec celle de son fils… Submergée de compassion, elle l’étreint et
l’embrasse, cédant à son pur instinct maternel…
Myriam et Fabrizio se regardent avec l’aisance de deux
personnes ayant confiance l’une en l’autre. Elle entr’ouvre les lèvres, hésite un instant puis dit avec contentement :
- Je suis enceinte de
mon troisième enfant… Curieux que je vous l’annonce à vous d'abord, avant mon
mari…
- Il vous rend
heureuse ?
- Oui… Je veux plein
d'enfants de lui. C'est un homme admirable, secret, mais si bon, si généreux…
envers tout le monde.
- Appelez votre fille Bétia… Si c'est une fille…
- Oh, vous ! Votre
métier de magicien vous réussit ! Mon mari voudrait qu'on l'appelle comme ça.
Il a une sainte admiration pour Bétia la nièce du
Pharaon. C'est elle qui a recueilli et élevé Moïse…
Fabrizio revient de la buvette d’où il est allé chercher
deux Orangina. Ils aspirent leur boisson à l’aide d’une paille, face à face,
l’air amusé, comme deux amis à l’issue d’une épreuve commune difficile. Elle le
remercie et rit, en lui signalant que son fils a le même tic que lui, ce geste
de remettre en place une mèche de cheveux, sans que ce ne soit nécessaire. Elle lui demande s'il aime son métier,
avouant qu'elle avait constaté son embarras lors des applaudissements du
public. Il reconnaît la justesse de ses observations. Sa profession véritable,
c'est la réalisation de films. Mais, depuis deux ans, il ne se consacre qu'à
l'écriture, une sorte de retraite, là où il n’a de comptes à
rendre à personne… Elle serait désireuse de lire ses œuvres. Il confesse
et déplore qu’aucune n'a été publiée encore. Le
seront-elles jamais ? Deux pièces de théâtre, et trois manuscrits végètent
dans ses tiroirs. Son instinct maternel perçoit dans les yeux du magicien un
vécu haut en couleurs nimbé de force tranquille. Et, posant affectueusement sa
main sur son bras, elle lui prédit solennellement que ses romans trouveront
très prochainement leur public, s'il persévère… Elle en est persuadée.
Elle parle de Brizi qui lui
aussi nourrit, entre autres, l'ambition d'écrire, quand il sera grand. Ses
poésies et ses nouvelles sont fort prometteuses. Le danger est qu’il excelle en
arts, en lettres et en travaux manuels. Il a tendance à se disperser. Elle a lu
ses sonnets qu'elle sait être adressés à Jacqueline,
cette jolie et sensuelle jeune fille qui se fait les griffes sur son naïf et
idéaliste de fils… La communion de Myriam et de Fabrizio se poursuit sur fond
de lointains bruits du village qui s’évaporent dans le bleu du ciel. Myriam a
un sourire navré de mettre un terme à ce moment privilégié que tous deux
aimeraient prolonger. Elle se lève, parce qu’il lui faut rentrer chez elle. Il
l'accompagne jusqu'à l'arrêt du tramway et il décide de pousser plus loin sa
visite des environs…
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L’ARCHANGE DÉCHU, en cours d’écriture :
(l’histoire d’une descente
aux enfers... qui guette chacun de nous)
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